Il y a quelques années, quand j’ai décidé de vivre de ma passion, j’ai compris une chose : si je voulais que ce projet fonctionne, je ne pouvais plus me comporter comme si c’était un passe-temps.
Un hobby, on s’y consacre quand on a le temps et selon son humeur ou son envie. Mais quand il s’agit de construire une activité professionnelle autour de ce qu’on aime faire, cette posture ne suffit plus. Il faut de la méthode, de la rigueur et une structure.
Très tôt, j’ai choisi de prendre ce projet au sérieux. Pas juste pour qu’il me ressemble, mais pour qu’il soit durable. J’ai compris qu’on ne pouvait pas espérer vivre de sa passion tout en continuant à la traiter à la légère. On doit la traiter comme une responsabilité.
Et c’est cette posture, celle du professionnel, que je veux explorer ici. Ce changement d’attitude qui transforme notre rapport au travail, à la discipline et à notre propre potentiel.
La différence d’état d’esprit entre un amateur et un professionnel
Dans La Guerre de l’Art, Steven Pressfield fait une distinction entre l’amateur et le professionnel. Il nous dit que l’amateur attend d’être inspiré. Il se laisse guider par son humeur. Il fait de son art une extension de son ego : si c’est bon, il se sent bien ; si c’est mauvais, il se sent nul.
Le professionnel, lui, vient faire le travail, qu’il soit inspiré ou non. Il fait preuve de régularité et de rigueur, et il a compris que la vraie liberté vient de la discipline. Il ne s’identifie pas non plus à ses résultats : il fait, il apprend et il recommence.
“Le professionnel s’assoit et travaille. Il se contente de faire son métier. Il se tient prêt, chaque jour, à affronter la Résistance.”
Ce mot, la Résistance, désigne toutes les formes d’auto-sabotage : la procrastination, la peur de ne pas être à la hauteur, le perfectionnisme, les distractions… C’est cette force invisible qui se manifeste à chaque fois qu’on essaie d’évoluer.
Et le seul remède à la Résistance, selon Pressfield ? C’est de se comporter comme un professionnel, c’est-à-dire travailler comme si c’était déjà votre métier.
Changer de posture : être professionnelle même quand ce n’est pas facile
Maintenant, ce n’est pas parce que vous aimez ce que vous faites que ce sera toujours facile.
Quand on décide de vivre de sa passion, on doit professionnaliser son approche :
- Fixer des horaires de travail, même quand personne ne vous y oblige.
- Produire même quand l’inspiration est absente.
- Prendre des décisions qui servent l’objectif à long terme plutôt que la gratification immédiate.
- Accepter de vendre, de s’organiser, de communiquer, même si ce n’est pas “naturel” au départ.
Mais le fait est que professionnaliser son approche n’est pas qu’une question d’attitude. C’est aussi faire face à ce qui nous met mal à l’aise.
Pour moi, par exemple, vendre n’a jamais été quelque chose de naturel. L’idée même de devoir me mettre en avant, de faire une proposition commerciale, m’effrayait — je suis introvertie de nature, et ça allait à l’encontre de ce qui m’était confortable.
Et pourtant, j’ai dû apprendre. Parce que vivre de sa passion, ce n’est pas juste faire ce qu’on aime. C’est aussi combler ses lacunes.
C’est accepter de se former, de développer des compétences qui ne nous attirent pas forcément, mais qui sont indispensables pour faire tourner une entreprise. C’est parfois faire ce qu’on aurait aimé éviter, tout simplement parce que c’est nécessaire pour avancer.
Être une professionnelle, c’est arrêter d’attendre que tout soit fluide ou aligné à chaque instant. C’est faire, malgré les peurs et malgré les zones d’inconfort. C’est choisir la croissance sur le confort.
Comment j’ai commencé à développer mon éthique professionnelle
Quand j’ai lancé mon activité, je ne venais pas du monde de l’entreprise. J’étais étudiante, avec beaucoup d’idées, beaucoup d’envies… mais sans réel modèle de ce que signifiait travailler pour soi. J’avais cette image un peu romantique de l’entrepreneuriat : être libre, créer à mon rythme et suivre mon inspiration.
Mais une fois plongée dans le concret, j’ai découvert une réalité plus brute : si je ne me levais pas pour avancer, personne ne le ferait à ma place.
Il n’y avait pas de cadre extérieur, pas de patron à qui rendre des comptes, pas de collègue pour me motiver. Juste moi, mes ambitions… et mes contradictions.
Alors j’ai dû m’imposer mes propres règles. Rien de spectaculaire, mais des repères simples pour éviter de m’éparpiller.
Je me suis donné des horaires. J’ai instauré des rituels : planifier ma semaine le dimanche soir, fixer trois priorités par jour, revoir mes objectifs régulièrement. J’ai appris à ne pas attendre d’être motivée pour me mettre au travail.
C’est à ce moment-là que j’ai compris ce qu’était, pour moi, l’éthique professionnelle.
Ce n’était pas une to-do list interminable ou le fait de bosser 14h par jour. C’était un engagement que je prenais avec moi-même :
- Faire ce que je dis que je vais faire, même quand personne ne regarde.
- Tenir les délais que je me fixe, parce que mon temps compte autant que celui des autres.
- Continuer à apprendre, pour ne pas me reposer sur mes acquis.
- Produire de la valeur, même dans les périodes où je doute de moi.
C’est une éthique que je perfectionne encore aujourd’hui. Elle ne m’est pas tombée dessus. Je l’ai construite, un geste après l’autre.
Et si vous débutez, retenez ceci : vous n’avez pas besoin d’avoir tout compris pour commencer à agir comme une professionnelle. Il suffit de décider, aujourd’hui, de faire un peu mieux qu’hier.
La vertu par l’action : et si vos gestes quotidiens façonnaient votre identité ?
Pour renforcer cette idée, je pense souvent à la philosophie d’Aristote. Selon lui, la vertu (ce qui rend une vie bonne et épanouie) ne réside pas dans les intentions, mais dans les actes répétés.
On ne devient pas écrivain, créatrice, entrepreneure “par essence”. On le devient par les gestes répétés.
“Nous sommes ce que nous faisons de manière répétée. L’excellence n’est donc pas un acte, mais une habitude.” – Aristote
Agir en professionnelle, c’est donc forger son identité par l’action.
Il ne faut donc pas attendre que tout soit parfait pour avancer. Ce n’est pas la perfection qui fait le professionnel, mais la constance. Même quand c’est imparfait, ce que vous faites, aujourd’hui, vous rapproche davantage de vos objectifs que l’attente d’un idéal.
C’est d’ailleurs ce que souligne Austin Kleon dans Show Your Work : montrez votre travail, même quand il n’est pas fini, même quand il est en devenir. C’est aussi poser des actes professionnels que de partager son cheminement, ses essais et ses doutes.
Ce n’est pas la maîtrise qui fait l’autorité, mais le courage d’être vu en train d’apprendre.
Ce que ces dernières années m’ont appris
Si je devais revenir quelques années en arrière et m’adresser à la moi du passé qui cherchait à vivre de sa passion, je lui dirais celui-ci : on ne réussit pas en étant simplement passionnée. On réussit en décidant, chaque jour, d’agir comme une professionnelle, même (et surtout) quand c’est difficile.
Quand j’ai lancé mon entreprise, j’étais pleine d’entrain. Mais soyons honnêtes : personne ne vous apprend à être entrepreneure, pas même dans la fac de sciences économiques où j’ai passé plusieurs années.
J’ai du apprendre à poser un cadre là où il n’y en avait pas, à tenir mes engagements même quand personne ne m’attendait. Et surtout, à faire ce qui devait être fait… y compris les tâches qui me mettaient mal à l’aise : comme vendre, communiquer, ou parler de mon travail alors que je suis plutôt introvertie de nature.
J’ai découvert que l’éthique professionnelle n’est pas un costume qu’on enfile quand on se sent prête. C’est une manière d’être. Elle se manifeste dans des habitudes concrètes, souvent répétitives, mais qui, sur la durée, font toute la différence.
Voici quelques repères que je garde toujours en tête, et que je transmets volontiers à celles et ceux qui veulent faire ce passage de l’amatrice à la professionnelle :
- Faites ce que vous dites que vous allez faire.
- Respectez les délais que vous vous fixez, même s’ils ne sont connus que de vous.
- N’arrêtez jamais d’apprendre, même quand vous pensez avoir trouvé votre méthode.
- Partagez votre travail en fournissant de la valeur, même quand vous doutez de vous.
- Ne laissez pas la peur de ne pas être parfaite vous empêcher de publier, proposer ou avancer.
Maintenant, je ne prétends pas avoir toutes les réponses. Mais je sais une chose : agir comme une professionnelle n’est pas une question de talent ou de personnalité. C’est un engagement qu’on renouvelle chaque matin.
Et si vous lisez ces lignes en essayant, vous aussi, de construire quelque chose à partir de ce que vous aimez, que ce soit écrire, créer, accompagner ou transmettre, alors retenez ceci : votre constance pèsera toujours plus lourd dans la balance que vos élans d’inspiration.
Rien ne remplace l’action répétée et l’engagement qu’on prend chaque jour avec soi-même.
Alors, la vraie question n’est peut-être pas “suis-je légitime ? ” ou “suis-je prête ?”
Mais plutôt :
“Suis-je prête à me comporter dès aujourd’hui comme la professionnelle que je veux devenir demain ?”

